Il y a quelques semaines à peine, les analystes pétroliers prévoyaient une année de relative stabilité. Aujourd'hui, ces perspectives sont complètement bouleversées. Le Brent, référence internationale, a franchi la barre des 90 dollars le baril, flirtant avec le seuil des 100 dollars, atteint pour la dernière fois lors du choc initial de la guerre en Ukraine. La raison est simple : la probabilité croissante d'une confrontation militaire avec l'Iran, membre de l'OPEP et l'un des producteurs d'énergie les plus stratégiques au monde.
Bien qu'aucun missile n'ait encore été tiré sur les infrastructures pétrolières, le marché intègre déjà une « prime de guerre ». Il s'agit du coût de la couverture contre le chaos qui plongerait la région si l'impasse nucléaire actuelle dégénérait en conflit armé.
La « peur » face à l'offre réelle
Dans un premier temps, la réaction du marché a été modérée. Les opérateurs sont habitués aux démonstrations de force dans le Golfe. Cependant, le récent renforcement de la présence navale américaine, conjugué aux menaces explicites de l'Iran de fermer le détroit d'Ormuz en cas d'attaque, a transformé le bruit de fond en une véritable alarme. « Nous ne constatons pas encore de pénurie physique de barils, mais une grave pénurie de confiance », explique Giovanni Staunovo, analyste des matières premières chez UBS. « Le marché est terrifié par les scénarios hypothétiques. Et si l'Iran minait le détroit ? Et si les États-Unis imposaient un blocus plus strict ? Cette seule incertitude fait grimper le prix du baril de 5 à 10 dollars. »
Le détroit d'Ormuz, passage maritime étroit entre Oman et l'Iran, est la principale voie de passage du pétrole au monde. Un cinquième de la consommation mondiale de pétrole, soit environ 17 millions de barils par jour, y transite. Pour l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït et l'Irak, ce détroit est le seul moyen d'acheminer leur pétrole brut vers les marchés internationaux.
L'Iran a menacé à plusieurs reprises de fermer le détroit en représailles à toute action militaire. Bien que Téhéran ait probablement la capacité de perturber le trafic maritime à l'aide de mines, de vedettes rapides et de missiles, la plupart des analystes estiment qu'une fermeture permanente est improbable. Cependant, la simple collision d'une mine magnétique avec un pétrolier, comme lors de la « guerre des pétroliers » de 2019, suffirait à faire exploser les primes d'assurance et à contraindre les transporteurs à interrompre leurs opérations, créant ainsi un goulot d'étranglement sans blocus officiel.
Le pétrole iranien : le retour de l'imprévisibilité des sanctions
Au-delà de la menace pesant sur le transit, se pose la question de l'approvisionnement pétrolier de l'Iran. Malgré les sanctions américaines, les exportations de brut iranien ont atteint des niveaux records en 2024, la majeure partie de ce flux étant destinée à la Chine. Cette faille dans le régime de sanctions a contribué à maintenir un approvisionnement relativement suffisant sur les marchés mondiaux.
Un conflit direct changerait radicalement la situation.
Frappes militaires : si les États-Unis ou Israël frappaient des installations iraniennes, la capacité d'exportation de Téhéran pourrait être paralysée du jour au lendemain, privant le marché d'environ 1,5 à 2 millions de barils par jour.
« Pression maximale » : Même sans frappes, une nouvelle campagne de « pression maximale » menée sur le modèle de la guerre pourrait conduire la marine américaine à intercepter activement les pétroliers iraniens, parvenant ainsi à ce que la diplomatie n’a pu réaliser : un quasi-arrêt total des ventes de pétrole iranien.
La perte de pétrole iranien serait à elle seule douloureuse, mais potentiellement gérable pour l’OPEP+, qui dispose de millions de barils de capacité de production excédentaire, principalement en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.
Effet de contagion : Que se passerait-il si les pays voisins étaient touchés ?
C’est le pire scénario pour les marchés financiers. Un conflit irano-israélien ou irano-américain risque fortement d’entraîner dans son sillage les alliés et les groupes affiliés à l’Iran. Ces dernières semaines, la rhétorique s’est intensifiée concernant d’éventuelles frappes contre les infrastructures pétrolières saoudiennes ou émiraties.
En 2019, l’Iran a revendiqué des attaques de drones contre les installations d’Abqaiq et de Khurais de Saudi Aramco, réduisant temporairement de moitié la production pétrolière du Royaume. Si la région sombre dans la guerre, de telles attaques pourraient devenir systématiques.
« Le véritable risque pour le prix du pétrole ne vient pas seulement de l'Iran ; c'est la possibilité d'un conflit régional qui paralyserait l'approvisionnement de tout le Golfe », a déclaré un négociant en pétrole basé à Genève. « Si l'Arabie saoudite est entraînée dans le conflit et que ses installations sont touchées, le prix du baril ne se limitera pas à 100 dollars. Il atteindra 150 dollars, voire plus, et entraînera une récession mondiale. »
Le paradoxe intérieur : les prix élevés profitent à Téhéran
La situation actuelle du marché présente une ironie amère pour l'Occident. La flambée des prix du pétrole, alimentée par la crainte d'une guerre, constitue une bouée de sauvetage financière pour le gouvernement iranien. Alors même que le régime est confronté à des troubles intérieurs et à une économie en ruine, les recettes accrues tirées du pétrole qu'il parvient à vendre contribuent au financement de son armée et de ses réseaux de supplétifs.
Pour l'administration Biden, qui peine à maîtriser l'inflation, un choc pétrolier durable serait politiquement désastreux. Elle se trouve face à un choix cruel : tolérer un Iran doté de l'arme nucléaire ou risquer une flambée des prix qui pénaliserait les consommateurs américains et déstabiliserait l'économie mondiale.
Et après ?
Le marché pétrolier est désormais prisonnier des négociations de Genève. Si une solution diplomatique est trouvée, la prime de guerre pourrait disparaître aussi vite qu'elle est apparue, entraînant une chute brutale des prix. En revanche, si les pourparlers échouent et qu'une intervention militaire est perçue comme imminente, le prix du pétrole pourrait chuter.