À Téhéran, les supermarchés sont bien approvisionnés et les enfants vont encore à l'école, mais pour de nombreux Iraniens, l'esprit est ailleurs. Alors que les États-Unis massent des forces navales dans la région et que le président Donald Trump menace de frappes si aucun accord nucléaire n'est conclu, le pays est en proie à un profond sentiment d'angoisse.
« Tout semble irréel, comme dans les limbes », confie Payman, un homme d'affaires de 45 ans vivant à Téhéran, qui, comme d'autres, s'est confié au New York Times sous couvert d'anonymat par crainte de représailles. « Je ne me prépare même pas activement à survivre en cas d'urgence. Je veux juste que ça se termine. »
Ce sentiment de paralysie est un symptôme fréquent de ce que les psychologues sur place décrivent comme une crise de santé mentale collective. Une crise qui s'ajoute au traumatisme récent des violentes manifestations antigouvernementales et aux souvenirs de la guerre de douze jours contre Israël en juin dernier.
Une population à bout de nerfs
Le fardeau psychologique est visible dans les moindres détails du quotidien. Les enseignants rapportent que les élèves tremblent au son des sirènes d'ambulance ou d'avions. Les parents paniquent lorsque leurs adolescents quittent la maison, hantés par le souvenir de leurs camarades tués lors des récentes manifestations.
« La vérité, c'est que nous ne nous sentons pas bien du tout », confie Mariam, une créatrice de mode de 54 ans vivant à Téhéran. « Je n'ai jamais connu une telle douleur collective et une telle instabilité. Nous ne savons pas ce qui va se passer dans l'heure qui suit. »
Le Dr Bita Bavadi, psychologue à Téhéran, constate un changement radical dans l'état émotionnel de ses patients. « Dans ma pratique, j'observe un mélange intense de colère, de peur, d'impuissance et de deuil collectif non exprimé », a-t-elle écrit au New York Times.
Cette anxiété est exacerbée par une crise économique qui a rendu les préparatifs de guerre de base superflus. L'inflation a explosé et le rial iranien a atteint des niveaux historiquement bas. Pour de nombreuses familles, l'idée de constituer des réserves pour deux semaines, comme le suggèrent des militants en ligne, est financièrement impossible.
« Il est même impossible de se préparer et de faire des projets », explique Sahand, une habitante de Téhéran. « Les familles n'ont pas les moyens de faire des réserves de nourriture et de médicaments. Elles ne pensent qu'à une chose : où aller se cacher. »
La guerre psychologique de l'incertitude
Les responsables iraniens reconnaissent la dimension psychologique de la crise actuelle, mais la perçoivent comme une arme extérieure. Le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei, a récemment accusé l'ennemi de recourir à une « guerre des nerfs » et à la « propagation de rumeurs » pour déstabiliser le pays. De même, un haut commandant des Gardiens de la révolution a décrit la stratégie occidentale comme une « guerre cognitive », visant à perturber le « calme social » et à « saper la sécurité psychologique ».
Qu’elle soit perçue comme une tactique étrangère ou une véritable réponse à la menace, l’incertitude est paralysante. Nombre d’Iraniens suivent l’actualité en continu, débattant sans cesse avec leurs proches de la possibilité d’une guerre. Ils constatent que leur gouvernement ne propose que peu de mesures concrètes en matière de planification d’urgence. Le maire de Téhéran a suggéré d’utiliser les stations de métro comme abris, mais les experts avertissent que ces lieux manquent de ventilation et d’installations sanitaires adéquates.
Face à cette absence de directives officielles, les citoyens se tournent vers les réseaux sociaux pour trouver des conseils de survie : acheter des VPN haut de gamme pour contourner les coupures d’internet prévues, préparer des kits d’urgence avec des conserves et des batteries externes. Le souvenir de l’exode de juin dernier, où un trajet de quatre heures en voiture jusqu’à la mer Caspienne s’était transformé en un véritable cauchemar, reste vivace.
Espoirs brisés : entre la peur des bombes et la peur du statu quo
Le conflit moral et émotionnel que représente la guerre elle-même constitue peut-être la source de stress la plus complexe en Iran aujourd’hui. Si beaucoup craignent les destructions qu'entraînerait une frappe, un nombre significatif adopte une vision fataliste, estimant qu'un conflit est inévitable, voire souhaitable s'il permet de renverser le régime actuel.
Après la répression sanglante des manifestants, qui, selon les organisations de défense des droits humains, a fait des milliers de morts, la colère envers le gouvernement est profonde. Cette situation a engendré un dilemme tragique pour certains citoyens, qui doivent peser le coût de la guerre face à celui du statu quo.
« Beaucoup d'entre nous craignent la guerre », a écrit un internaute iranien sur les réseaux sociaux, « mais nous sommes encore plus terrifiés à l'idée de continuer à vivre aux côtés de ces tueurs sans scrupules. » Un autre a ajouté : « Pas de guerre signifie que la République islamique perdure. Le choix vous appartient. »
Ce sentiment est illustré par la métaphore de Sahar, une habitante de Téhéran de 38 ans, qui décrit l'impasse entre les États-Unis et les dirigeants iraniens comme « deux hommes se disputant une maison » et qui, « à la fin, la brûlent alors que nous sommes encore à l'intérieur ».
D’autres, comme Elaheh, une Téhéranaise de 52 ans, s’opposent catégoriquement à toute intervention étrangère, craignant qu’elle n’entraîne davantage de morts et de destructions sans pour autant instaurer la démocratie. « Nous avons déjà assez de problèmes », a-t-elle déclaré. « Nous ne pouvons pas supporter une guerre qui risque de détruire nos infrastructures, de diviser notre pays et de faire encore plus de victimes. »
Alors que les négociateurs se réunissent à Genève…